§Essai

Zoug : un comptoir du monde

Comment un petit canton pauvre a appris à relier de manière productive le capital et les étrangers

Rahim Taghizadegan · 38 min de lecture

Lorsque je me suis installé en 2024 avec ma famille de Vienne dans le canton de Zoug, je suis arrivé dans un lieu dont la réussite quotidienne ne se révèle pleinement qu'à l'usage : la sécurité et la fiabilité, les courtes distances, une étonnante proximité entre l'économie mondiale et la nature, des autorités qui répondent, et un paysage que l'on ne se contente pas de contempler, mais que l'on peut habiter. Un nouveau venu n'a d'abord rien à y expliquer. Il lui revient de percevoir ce que des générations ont bâti avant lui, et d'en être reconnaissant.

En 1817, le canton de Zoug occupait, avec les trois cantons primitifs, la dernière place pour les contributions par habitant à la Confédération. Genève contribuait cinq fois plus, la moyenne suisse plus de trois fois plus. En 2025, Zoug a versé 431 millions de francs à la péréquation financière nationale, davantage que le canton de Zurich, soit 3 321 francs par habitant. Entre ces deux chiffres s'étendent deux bons siècles d'histoire économique. On pourrait raconter cette histoire comme un miracle, comme un triomphe de la politique fiscale ou comme le scandale d'une oasis fiscale particulièrement prospère. Aucun des trois récits ne va assez loin : Zoug n'est ni une Arcadie de la liberté ni un simple artifice fiscal, et son histoire à succès est réelle précisément parce qu'elle se passe de miracle.

L'industrialisation arriva tard, le capital venait souvent de l'extérieur, et bien des entrepreneurs décisifs étaient venus d'ailleurs. Le chemin de fer fut inventé ailleurs, le marché intérieur suisse fut poussé en avant par de plus grands cantons, l'aéroport se trouve à Zurich. Même la politique fiscale, qui passe aujourd'hui pour la quintessence de l'esprit zougois, reçut d'importantes impulsions d'avocats zurichois. L'apport propre de Zoug consista à reconnaître tôt ce qui était utile, à insérer des impulsions extérieures dans un ordre qui lui était propre, à maintenir des règles stables et à être joignable quand quelqu'un appelait. C'est ainsi que la prospérité naît d'ordinaire : par la densification progressive d'un ordre dans lequel toujours plus d'étrangers sont disposés à mettre les uns à la disposition des autres capital, savoir, travail et confiance, sans partager la même origine ni les mêmes buts. Zoug densifia cet échange sur un espace restreint et devint le comptoir du monde, un petit siège d'affaires pour des relations à l'échelle de la planète.

Un hommage sérieux demande aussi ce qui peut menacer une telle réussite. Les mises en garde de cet essai ne naissent pas de la déception d'un nouveau venu, mais de l'expérience historique de l'Europe : les ordres qui réussissent sont rarement détruits du jour au lendemain ; plus souvent, ils consument lentement leurs propres conditions. Là où le capital afflue en abondance, des intermédiaires et des faiseurs de projets dont le vocabulaire croît plus vite que leur contribution à la valeur s'installent à côté des entrepreneurs. Là où les impôts jaillissent à flots malgré des taux bas, même un petit État désapprend la frugalité.

La lumière du soir traverse une ruelle de la vieille ville de Zoug et tombe sur le lac de Zoug.
Lumière du soir dans la vieille ville de Zoug.© Daniel Hegglin / Zug Tourismus

Zoug dans l'espace alpin

Longtemps, l'espace alpin a compté parmi les régions les plus riches du monde, de la Bavière et du Tyrol à la Suisse et au Liechtenstein en passant par l'Italie du Nord. Cela ne va nullement de soi : la vie en montagne est rude, les surfaces rares, l'approvisionnement laborieux, et les régions de montagne sont donc pour la plupart restées pauvres. La singularité européenne tenait à l'alliance de la proximité et de la séparation. Vallées, lacs et chaînes de montagnes répartissaient les hommes en espaces à taille humaine ; cols, chemins et marchés les reliaient de nouveau. Les voisins étaient assez proches pour apprendre les uns des autres, et assez séparés pour essayer des solutions différentes. Du découpage géographique naquit la diversité politique et économique ; les frontières créaient des passages, des carrefours et de la concurrence.

Zoug n'est pas un canton de haute montagne, mais il se situe dans cet espace préalpin. La vallée d'Ägeri, la Lorze, le lac de Zoug, des communes de petite taille et la proximité de cols et d'axes commerciaux unissaient l'indépendance paysanne au passage et à l'échange. C'est précisément sa situation plus clémente qui permit à l'ordre alpin de se raccorder : le canton put tirer parti de la division du travail avec Zurich et Lucerne sans se fondre dans une grande plaine ou une métropole. Les paysans, les travailleurs à domicile et les artisans devinrent ouvriers d'usine, techniciens et entrepreneurs ; les chemins devinrent des lignes de chemin de fer, le bourg de marché une place d'affaires internationale. Les formes changèrent, le problème fondamental demeura : des moyens rares devaient être préservés et reliés de manière productive dans l'incertitude.

Les collines morainiques verdoyantes près de Menzingen dans la chaude lumière du soir.
Paysage morainique près de Menzingen.© Andreas Busslinger / Zug Tourismus

Cette expérience alpine n'est pas une idéalisation de la vie rurale. Elle révèle un ordre économique et un mode de vie fondés sur la mesure : de petites unités, le risque assumé en propre, des limites visibles, un entretien de longue haleine et la méfiance envers ceux qui ne gagnent leur pain qu'avec leur bagou. Zoug s'enrichit parce que certaines de ces habitudes rencontrèrent de grands marchés, des capitaux étrangers, une technique moderne et un État relativement limité. De là naît en même temps un danger historique. Les vertus alpines sont nées sous la pression du résultat, dans la rareté et face à des conséquences visibles ; une prospérité durable réduit cette pression, masque les erreurs et fait passer des biens capitaux hérités pour des droits naturels. Le paysage entretenu menace alors de devenir un décor coûteux, le propriétaire indocile un nanti sous gestion, la coopérative un appareil à subventions et l'artisan un prestataire de la consommation de statut. Le même canton qui a surmonté sa pauvreté possède aussi les habitudes qui permettent de résister à un tel délabrement par la prospérité.

La richesse qui n'en était pas une

Le paysage autour du lac de Zoug donne aujourd'hui l'impression d'avoir toujours attendu des sièges internationaux, des entreprises pharmaceutiques, des négociants en matières premières et des gestionnaires de fortune. En réalité, Zoug était au début du XIXe siècle un petit canton pauvre, marqué par l'agriculture. Dans les zones de montagne dominaient l'élevage et l'économie laitière, dans la vallée les cultures et l'arboriculture fruitière ; le travail à domicile pour des marchands-fabricants zurichois complétait des revenus maigres, et la filature mécanique avait déjà évincé ce travail avant que la première fabrique ne s'élève dans le canton même. La pauvreté est la situation normale de l'humanité. Ce qui demande explication, c'est donc moins la pauvreté d'autrefois de Zoug que sa prospérité ultérieure, surtout là où, rétrospectivement, elle semble aller de soi.

L'industrialisation commença en 1834 avec la filature d'Unterägeri, plus de trente ans après Zurich et la Suisse orientale. Des filatures à Neuägeri et à Baar suivirent. Elles se trouvaient sur la Lorze, car avant le charbon et l'électricité, la force hydraulique était l'énergie décisive ; la Lorze fut la première politique d'attractivité zougoise, et elle n'exigeait ni document stratégique ni agence de promotion. Cette première phase montre déjà combien la réussite zougoise était ouverte sur l'extérieur. L'initiative de fonder la filature vint de la famille zougoise Henggeler ; le capital de départ venait pour l'essentiel de Zurich, où une industrialisation plus précoce et des fortunes patriciennes avaient dégagé des excédents, et l'industriel zurichois du coton Heinrich Schmid la rendit viable avec d'autres bailleurs de fonds extérieurs. Les machines et le savoir technique venaient de Zurich, d'Alsace et, indirectement, d'Angleterre, le coton en grande partie des plantations du Sud des États-Unis. La main-d'œuvre se composait d'abord de pauvres gens de Zoug et d'autres cantons, dont beaucoup de femmes et d'enfants, dans un régime de travail dont la dureté est difficilement supportable au regard d'aujourd'hui.

La seconde vague d'industrialisation, à partir de 1880, fut plus large. Les articles en métal, les appareils, l'électrotechnique, les banques et les entreprises de construction vinrent s'ajouter au textile et à l'alimentation. De l'Institut électrotechnique Theiler & Cie naquit Landis & Gyr, d'un atelier de galvanisation naquit plus tard V-Zug ; Bossard avait commencé dès 1831 avec la quincaillerie. La papeterie de Cham, l'Anglo-Swiss Condensed Milk Company et de nouveaux ateliers de construction mécanique relièrent Zoug aux débouchés nationaux et internationaux. Le facteur décisif était désormais moins la Lorze que le raccordement : en 1864 vint la liaison ferroviaire vers Zurich et Lucerne, en 1881/82 le raccordement à la ligne du Gothard, en 1897 la ligne directe vers Zurich par Thalwil. En 1910, le revenu national par habitant de Zoug dépassait de plus de dix pour cent la moyenne suisse, et le canton se classait au sixième rang. La lanterne rouge était devenue, avant même la fameuse politique fiscale, une place industrialisée au-dessus de la moyenne. Le miracle fiscal avait besoin de ces investissements préalables : une mémoire commerçante préindustrielle, une structure de capital industrielle, des transports, des banques, des artisans, des techniciens, des entrepreneurs et une administration qui avait appris à composer avec le changement.

Le capital étranger et la vertu du raccordement

Le capital est autre chose qu'une somme d'argent. Il naît de la liaison de biens, de savoirs, d'hommes, de relations et d'infrastructures en une structure capable de produire un rendement. Une usine sans main-d'œuvre qualifiée, sans fournisseurs, sans débouchés et sans propriétaires responsables n'est qu'une halle remplie de vieilles machines ; un registre du commerce sans tribunaux ni droits de propriété exécutoires n'est que du papier. Le capital est attaché à des personnes et à des ensembles déterminés, et sa valeur peut disparaître quand on l'en détache. Que tant de capital zougois soit venu de l'extérieur n'était donc pas un manque d'enracinement, mais une force : Zoug offrit à de tels ensembles un sol nouveau.

Le capital étranger ne trouve à se brancher que là où quelqu'un a construit la prise. Le versant local de l'histoire tenait à la capacité d'accueillir des impulsions extérieures, de les traduire en règles et de les enrichir de prestations complémentaires. Des ingénieurs, des entreprises de construction, des écoles et des autorités joignables aidèrent à faire d'un domicile fiscal un lieu d'implantation d'entreprises. Avocats, fiduciaires et banques créèrent eux aussi cette intelligibilité transfrontalière sans laquelle bien des implantations n'auraient pas réussi : ils réduisaient l'incertitude, clarifiaient la propriété et rendaient accessibles des espaces juridiques étrangers. L'origine d'un capital dit peu de chose de son effet ; ce qui compte, c'est de savoir s'il est consommé, parqué, ponctionné politiquement ou intégré dans une structure vivante.

Grand marché, petite politique

L'atout peut-être le plus important de Zoug s'est toujours trouvé hors de ses frontières. Le canton est petit, mais son marché ne l'a jamais été dans la même mesure. Déjà le canton agricole vendait du bétail, des produits laitiers, des fruits séchés et du kirsch au-delà de ses frontières. Depuis le XVIIe siècle, des marchands-fabricants zurichois organisaient le travail à domicile zougois et reliaient des foyers isolés à de lointains marchés textiles. Négociants, liens de parenté, foires annuelles et la ville de Zoug comme marché régional créèrent des liaisons bien avant qu'un législateur ne les proclame marché intérieur. Plus tard, le chemin de fer, les banques, le télégraphe et les réseaux des entreprises internationales densifièrent ces liaisons. Le marché ne grandit pas de manière concentrique à partir d'une capitale. Il se forma comme un réseau aux nombreux nœuds, dans lequel Zoug put attirer à lui toujours plus de liaisons grâce à sa situation, à sa fiabilité et à sa capacité de raccordement.

Là réside une tension décisive : la division du travail exige de grands marchés, la responsabilité politique de petites unités. La connaissance des circonstances particulières de temps et de lieu se trouve chez les entrepreneurs, les communes et les propriétaires, non dans une centrale lointaine. Les marchés n'ont donc pas à prendre la taille du pouvoir politique ; Zoug put commercer avec Zurich, Lucerne et le monde sans renoncer à son autonomie cantonale. Que le canton ait en outre profité de Zurich, de l'aéroport, des hautes écoles, de la place bancaire, du marché du travail et de la culture, on l'a qualifié, de façon polémique, de comportement de passager clandestin. Il est plus juste d'y voir d'abord une division du travail réussie. L'objection pertinente ne commence que là où les coûts ne sont ni supportés volontairement ni compensés par contrat, mais reportés politiquement sur d'autres. Même un canton prospère reste une partie d'une structure de capital plus vaste qu'il n'a pas créée et qu'il ne saurait entretenir seul.

Une centralité sans grande ville

À Zoug se répète la formule spatiale de l'espace alpin qui a réussi : proximité et séparation. Le canton se trouve au cœur de la Suisse centrale et, en même temps, en bordure du grand espace économique zurichois ; sa zone d'attraction, facilement accessible, compte nettement plus de deux millions de personnes. Zurich et Lucerne sont à environ vingt minutes en train, l'aéroport de Zurich à environ quarante, et l'axe du Gothard relie le canton au sud de l'Europe. Pour un lieu si petit, c'est une densité extraordinaire de main-d'œuvre, de clients, de hautes écoles, de banques, d'hôpitaux et de liaisons internationales à portée de main.

La vieille ville de Zoug entre les collines, le lac de Zoug et les Alpes.
Vue de la Guggiwiese sur la vieille ville et le lac de Zoug.© Zug Tourismus

Ce qui est singulier, c'est l'alliance de cette centralité avec le contraire de la grande ville. Entre le lac de Zoug et le lac d'Ägeri, les gorges de la Lorze, les collines boisées, les paysages morainiques et les Préalpes, un canton beau et à taille humaine s'est maintenu. Quelques minutes séparent les sièges internationaux des prés, des forêts, des lieux de baignade et des sentiers de randonnée ; les villages ont, en bien des endroits, gardé un caractère propre malgré la croissance. Cette qualité de vie est un bien capital, même si elle n'apparaît dans aucun bilan d'entreprise : les entrepreneurs et les investisseurs ne déplacent souvent pas seulement des personnes morales, mais le centre de leur vie.

Le lac d'Ägeri devant les sommets des Alpes de Suisse centrale.
Le lac d'Ägeri, avec vue sur les Alpes.© Andreas Busslinger / Zug Tourismus

Cet atout explique une partie des prix élevés du sol et limite du même coup le récit simpliste du paradis fiscal : les impôts ouvrent peut-être la porte, mais la situation, la nature et la commodité de la vie quotidienne poussent les gens à entrer réellement et à rester. Cette beauté est une raison de concentrer la croissance dans l'espace, non de l'empêcher en général.

L'impôt comme prix et la politique comme découverte de la place

L'histoire du miracle fiscal zougois commence justement par un échec. En 1921, le canton adopta un régime fiscal spécial pour les sociétés holding, mais fixa dans la loi définitive une charge si élevée et si imprécise que presque personne ne vint. En 1926, une seule holding, dotée d'un capital de 500 000 francs, était domiciliée dans le canton ; à la fin de 1927, il y en avait cinq. L'avocat d'affaires zurichois Eugen Keller-Huguenin reconnut la possibilité inexploitée et livra à la direction des Finances zougoise des propositions entièrement rédigées. En 1930 entra en vigueur une nouvelle loi qui imposait les sociétés holding et les simples sociétés de domicile nettement plus favorablement.

Cette loi non plus ne déclencha d'abord aucun essor. La crise économique mondiale priva les entreprises des bénéfices dont elles auraient pu optimiser l'imposition. Zoug s'endetta, les recettes fiscales baissèrent, et en 1943 le peuple rejeta même une loi d'assainissement. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que les règles créées auparavant rencontrèrent un environnement nouveau : la reconstruction, les entreprises allemandes et américaines, l'intégration européenne, la hausse des bénéfices et l'essor des affaires transfrontalières. Les institutions peuvent longtemps faire figure d'investissements préalables inutiles avant que leur caractère de capital ne se révèle.

Le modèle zougois gagna en légitimité parce qu'il ne se limitait pas à des arrangements individuels secrets. Après la guerre, le canton n'accorda aucun allégement fiscal propre à une entreprise ; les barèmes généraux baissèrent, les déductions sociales augmentèrent, et l'allégement put ainsi rallier une majorité. Le président de l'administration fiscale Anton Koch et le directeur des Finances Hans Straub cultivèrent la « tranquillité fiscale » : les entreprises devaient pouvoir compter non seulement sur un taux bas, mais sur un taux stable. Plus tard s'ajoutèrent les rescrits fiscaux contraignants, c'est-à-dire la possibilité d'obtenir, avant une implantation, la clarté sur le traitement d'un modèle d'affaires. L'essentiel n'était donc pas tant le pourcentage le plus bas que la prévisibilité d'une contrepartie. Du point de vue de celui qui paie, l'impôt est un prix sans contrat volontaire ; la concurrence entre cantons atténue ce défaut, parce qu'elle ouvre au moins un choix limité et que la place doit expliquer ce qu'elle exige et ce qu'elle offre en échange. Zoug traita de plus en plus le contribuable comme un client, sans que celui-ci fût pour autant devenu un acheteur volontaire.

Même si l'Autriche baissait nettement ses impôts, ce qui est irréaliste avec les majorités politiques actuelles, cela ne suffirait pas. Sans administration prévisible, sans décisions rapides, sans respect de la propriété, sans retenue dans la collecte de données et sans véritable concurrence entre unités politiques, un taux plus bas ne crée pas encore une place comme Zoug.

Le succès se renforça de lui-même. Les nouvelles sociétés apportaient des recettes fiscales, des emplois et une demande de prestations locales ; des recettes plus élevées permirent des taux d'imposition plus bas, et ceux-ci attirèrent à leur tour d'autres sociétés et des particuliers fortunés. Les effets indirects, par les revenus, la location, les affaires bancaires, le commerce de détail et l'artisanat, finirent par dépasser les recettes directes, comme Keller-Huguenin l'avait prévu. En 1961/62, Zoug atteignit pour la première fois le premier rang des cantons pour ce qu'on appelait alors l'impôt pour la défense nationale par habitant, porté d'abord par les entreprises ; pour les personnes physiques, il fallut attendre 1991/92. C'est un gain pour plusieurs parties, dans la mesure où il naît de liaisons volontaires et non de bénéfices déplacés, de privilèges vendus ou de charges reportées sur des tiers non concernés.

Avec l'impôt minimum convenu à l'échelle internationale pour les grandes entreprises, Zoug touche désormais de nouveaux moyens précisément pour avoir perdu une partie de sa concurrence fiscale. Le canton attend environ 200 millions de francs nets de recettes supplémentaires par an. Ces recettes supplémentaires doivent aller entièrement à des mesures en faveur de la place économique ; pour la seule période de 2026 à 2028, jusqu'à 150 millions de francs par an de contributions directes aux entreprises sont prévus. L'État dédommage donc les entreprises, par des subventions, d'un impôt qu'il leur impose sous une pression extérieure. De la règle générale, on revient à la sélection politique : le renversement de ce qui légitimait jadis la concurrence fiscale zougoise.

Le canton entrepreneur

En un sens limité, Zoug agit en entrepreneur. Le canton reconnut la demande d'un lieu politiquement stable, capable de se raccorder au monde et fiscalement prévisible, il expérimenta des règles et tira les leçons d'une première tentative ratée. L'analogie a une limite : Carl Menger et Ludwig von Mises ont décrit l'entrepreneur comme quelqu'un qui décide dans une incertitude réelle avec son propre capital et supporte la perte. Un gouvernement répartit les coûts sur les contribuables et peut modifier ses règles après coup. La concurrence entre cantons donna à Zoug une part de cette discipline de la perte, parce que les entreprises et les personnes pouvaient aller ailleurs. Plus cette possibilité s'affaiblit et plus les caisses se remplissent, plus il devient facile pour le canton de seulement jouer à l'entrepreneur, sans répondre de ses mauvaises décisions comme un entrepreneur.

L'histoire des collectivités prospères met donc en garde : trop d'argent dans les caisses de l'État peut devenir non seulement superflu, mais catastrophique. La pénurie rend une erreur visible ; l'excédent peut continuer à la financer et fournir par-dessus le marché les relations publiques qui la proclament investissement d'avenir. Zoug resta longtemps raisonnable et agile, notamment parce qu'il n'avait pas à entretenir de grands appareils et vivait dans l'entourage d'institutions plus grandes. La manne actuelle crée désormais la possibilité de reproduire leurs erreurs en petit format, simplement avec des montants plus élevés par habitant. Ce n'est encore qu'une mise en garde, non un destin.

La rapidité de l'administration était en elle-même un bien capital. Une entreprise qui obtient en quelques jours un renseignement contraignant peut planifier autrement qu'une autre qui reste suspendue des mois à des procédures obscures. Lorsque l'AMAG transféra son siège à Cham, ce ne fut pas d'abord l'impôt qui pesa, selon ses propres dires, mais la facilité à joindre les interlocuteurs, la confiance et l'expérience que les autorités rappellent vite ; l'incertitude évitée est un capital productif. Cela explique aussi pourquoi la suppression de l'imposition privilégiée en 2020 et l'impôt minimum international n'ont pas vidé la place. Beaucoup de grands négociants étaient de toute façon imposés au régime ordinaire. Ils restèrent en raison de l'ensemble qui avait mûri, fait de main-d'œuvre qualifiée, d'autorités, d'écoles, de cabinets, de transports et d'autres entreprises. Un avantage fiscal se copie ; une structure de capital formée au fil des décennies ne se déménage pas en un après-midi.

Le négociant, producteur invisible

Depuis 1995, le commerce de gros est, en nombre d'emplois, la branche la plus importante de Zoug. Environ 2 000 entreprises et quelque 25 000 personnes occupées sont rattachées à ce vaste secteur économique, qui englobe les matières premières, la pharmacie, la technique médicale, les biens de consommation, les machines, les véhicules et de nombreuses prestations d'intermédiation ; selon la délimitation retenue, il a fourni en 2021 une très grande part du produit intérieur brut cantonal. La fonction économique est plus claire que la statistique : les négociants relient producteurs, entrepôts, financeurs, assureurs, transporteurs et acheteurs par-delà le temps, les langues, les espaces juridiques et les continents.

Le regard ordinaire ne tient pour productive que la fabrication. Ce que l'on peut toucher semble réel ; la coordination passe pour une majoration. C'est une vieille erreur. Un bien au mauvais endroit, au mauvais moment, en mauvaise quantité ou sans information fiable est à peine un bien. Les négociants ne produisent pas de matière nouvelle, mais ils modifient l'utilité de la matière existante. Ils supportent des risques de prix, de crédit, de transport, de qualité et de contrepartie et détiennent un savoir sur des marchés où ni les acheteurs ni les vendeurs ne se connaissent. Justement entre étrangers, cette intermédiation est une partie de la production.

Le négoce des matières premières le montre le plus nettement. Philipp Brothers arriva en 1957 ; Marc Rich fonda en 1974 sa propre maison, dont naquit plus tard Glencore. Des négociants établis à Zoug relièrent mines, puits de pétrole, États, banques, armateurs et industries à une époque où les matières premières étaient nécessaires à la reconstruction, à l'électrification et à la consommation de masse. Ils finançaient des livraisons, prenaient des risques et trouvaient des débouchés là où d'autres n'en voyaient pas ; dans certaines crises, ils furent réellement la dernière banque encore ouverte en ville. Zoug ne possédait lui-même ni puits de pétrole ni grandes mines. Son capital résidait dans la densité de la coordination : les maisons de négoce attirèrent des banques, des assureurs, des armateurs, des inspecteurs et des spécialistes du financement et de la logistique ; les informations venues des ports, des régions d'extraction et des usines convergeaient au bord du lac de Zoug, et des décisions prises dans un petit canton mettaient en mouvement des flux de marchandises sur d'autres continents. Le négoce des matières premières explique donc mieux que le nombre de boîtes aux lettres pourquoi Zoug est devenu un comptoir du monde. Les impôts bas ont aidé aux implantations ; ce qui a rendu la place durablement précieuse, c'est seulement la capacité de coordonner des flux réels de capitaux, d'informations et de marchandises.

Le monde à Zoug

La migration fait partie de cette structure de capital. Les premières usines avaient besoin de gens prêts à venir s'établir au bord de la Lorze ; les grands négociants avaient besoin d'une connaissance des marchés étrangers qui ne s'acquiert pas dans un cours ; la pharmacie, la technologie et les services financiers internationaux exigent une expérience spécialisée et des réseaux de relations mondiaux. En 2020, environ 28 % de la population résidante permanente et des personnes actives étaient de nationalité étrangère ; en même temps, le canton comptait nettement plus de postes à plein temps que d'actifs résidents et dépendait de dizaines de milliers de pendulaires. La manière de traiter ces personnes resta contradictoire. Les ouvriers du bâtiment italiens et les cadres anglophones ne furent jamais décrits avec le même vocabulaire : l'un passait pour un travailleur étranger, l'autre pour un spécialiste international. Les saisonniers n'eurent pendant un temps pas le droit de faire venir leurs enfants ; certains enfants vivaient cachés. Plus tard, le canton subventionna des écoles internationales pour faciliter l'arrivée de spécialistes du monde entier. L'étrangeté devient économiquement productive avant d'aller de soi.

Un refuge autrichien

Pour les Autrichiens, la Suisse fut à maintes reprises un refuge. Après l'effondrement de la monarchie, les inflations, les expropriations et les ruptures politiques du XXe siècle, elle offrait quelque chose qui était devenu rare en Europe centrale : la continuité. Zoug n'était pas pour autant un lieu d'exil classique comme Zurich ou Genève. Le petit canton se prêtait plutôt à la retraite plus discrète, dans laquelle les gens ne sauvaient pas seulement leur vie, mais transféraient leur patrimoine, leurs entreprises, leurs relations et leurs modes de vie dans un nouvel environnement.

La villa Seeburg, au bord du lac de Zoug, en offre une scène presque trop belle. L'archiduc Léopold-Ferdinand d'Autriche-Toscane quitta au début du XXe siècle la cour des Habsbourg, renonça à son titre et à son rang et se fit appeler désormais Leopold Wölfling. Il vécut avec sa maîtresse dans la villa, directement au bord du lac, et obtint le droit de cité de la ville de Zoug. Le refuge protégeait ici d'un ordre social qui faisait de la naissance un rôle à vie ; l'ancien archiduc put devenir à Zoug photographe, particulier et citoyen. Plus tard, Karl Heinrich Gyr, de Landis & Gyr, acheta la villa. Dans la même maison, au transfuge de l'ancien ordre succéda un représentant de l'industrie nouvelle.

Sur le plan culturel aussi, Zoug devint un réservoir de l'Autriche. Le banquier privé zougois Fritz Kamm et son épouse viennoise Editha constituèrent dans les années 1950 et 1960, alors que Vienne portait encore les marques de la guerre, de l'occupation et de l'isolement, une collection de la modernité viennoise : Klimt, Schiele, Kokoschka, Gerstl, Hoffmann, Wotruba et la Wiener Werkstätte. Le Kunsthaus Zug abrite aujourd'hui plus de quatre cents œuvres de la Stiftung Sammlung Kamm, la plus importante collection de la modernité viennoise en Europe hors d'Autriche. Une part de la Vienne culturelle a survécu dans ce petit canton qui, prétend-on, n'aurait à offrir que des boîtes aux lettres et des impôts bas.

Plus tard, d'innombrables entrepreneurs et familles autrichiens suivirent par des chemins moins dramatiques, parce que l'Autriche traitait le capital, l'esprit d'entreprise et la conduite de la vie privée avec une méfiance croissante. Certains ne transférèrent qu'une société, d'autres le centre de leur vie, beaucoup allèrent et vinrent pendant des années entre les deux pays. Ils apportèrent des relations avec la clientèle, un savoir spécialisé, des participations et une culture d'Europe centrale qui se laissait souvent prolonger plus aisément en Suisse que dans leur ancienne patrie. Dans la ville voisine de Zurich, Felix Somary illustre le versant financier de cette lignée : l'économiste et banquier viennois devint en 1919 associé de la banque privée Blankart & Cie et aida à mettre à l'abri en Suisse des patrimoines autrichiens, dont des avoirs de la maison Rothschild, puis à les restituer à leurs propriétaires ou à leurs héritiers. Le « Corbeau de Zurich » prédisait les crises pour préserver le capital par-delà la rupture.

Un tel refuge est davantage qu'un lieu de résidence agréable et davantage qu'une adresse fiscale avantageuse. Il préserve la possibilité d'un nouveau départ : des personnes, des œuvres d'art, des entreprises et des capitaux y trouvent une étape intermédiaire à partir de laquelle ils peuvent redevenir productifs après la rupture. Cette fonction supposait la discrétion, la neutralité et une certaine retenue de l'État. Si la Suisse, et Zoug avec elle, devient un enfer de la conformité et un fichier patrimonial sans lacune, elle ne perd pas seulement un modèle d'affaires. Elle met en péril l'une des missions les plus précieuses que l'espace alpin ait remplies dans les catastrophes européennes.

Le placement : du revenu au capital

Dans l'ancien espace alpin, la richesse signifiait disposer des moyens nécessaires pour vaquer à son travail sans être dérangé et traverser les temps de disette à peu près sans souci. Mais elle signifiait surtout investir avec habileté les moyens excédentaires : construire une grange supplémentaire, agrandir l'étable, acheter un taureau reproducteur ou une forêt, s'installer dans un atelier en ville, ou saisir une occasion favorable pour faire du commerce. Cette conception plus ancienne a sur certains points une longueur d'avance sur l'industrie actuelle de la gestion de fortune. Un revenu élevé n'est pas encore une fin en soi, et la hausse des prix des actifs n'est pas encore une constitution de capital : qui vend un bien immobilier plus cher parce que l'argent est devenu meilleur marché et le sol plus rare n'a pas encore créé un seul mètre carré supplémentaire, ni une meilleure école, ni une entreprise plus productive. Des valorisations plus élevées peuvent même masquer la consommation du capital existant.

Le capital est périssable et exige un réinvestissement continu. Si l'on consomme tout le rendement, on ronge la structure qui l'a produit ; cela vaut pour une entreprise comme pour la sécurité juridique, le paysage et le capital relationnel de Zoug. Zoug devint un centre de placement parce que la sécurité juridique et la stabilité politique y coïncidaient avec la présence de banques, de fiduciaires, d'avocats et de gestionnaires de fortune. Structurer des patrimoines, les conserver et les faire passer par des sociétés toujours nouvelles n'est cependant pas encore un placement productif. Là où le rendement provient principalement d'écarts fiscaux, d'obstacles étatiques et de l'opacité des prétentions, il s'agit d'un revenu tiré d'une complexité produite par la politique. Les personnes fortunées trouvèrent toutefois aussi à Zoug des entreprises, des biens immobiliers et des participations dans un espace économique vaste et liquide. Un coffre-fort dans le désert peut sembler sûr, mais ce n'est pas une place financière ; et une place financière pleine d'intermédiaires n'est pas pour autant une économie productive.

Zoug peut offrir au placement un ancrage avantageux et, en même temps, un lieu à partir duquel une diversification internationale est praticable. Une adresse zougoise, une maison coûteuse au bord du lac ou le franc suisse ne garantissent cependant aucune souveraineté : la Banque nationale mène une politique monétaire, les banques restent des contreparties, l'immobilier est immobile, les lois fiscales peuvent changer. Thésauriser, investir et spéculer sont des activités différentes, et seul celui qui les distingue ne confond pas la liquidité avec la création de valeur, ni l'une et l'autre avec un pari.

Le havre sûr sous pression

La neutralité, la discrétion et la prévisibilité furent des réalisations civilisationnelles de la Suisse. Elles firent du pays, par-delà les ruptures politiques, un lieu où des familles, des entreprises et des capitaux pouvaient recommencer. Le secret bancaire n'était pas un blanc-seing moral ; il attira aussi des fraudeurs fiscaux, des fonds de potentats et toutes sortes de capitaux en fuite. Mais il marquait une limite importante : le fortuné n'était pas suspect du seul fait qu'il possédait une fortune, et la banque n'était pas automatiquement le bras d'enquête externalisé de chaque gouvernement étranger.

Cette limite est largement tombée. Sous la pression des États-Unis et de l'Union européenne, la Suisse a abandonné la protection transfrontalière du secret bancaire. Depuis 2014, FATCA contraint les établissements financiers étrangers à transmettre au fisc américain des informations sur les comptes américains ou à supporter un lourd impôt à la source ; longtemps, l'information n'a circulé pour l'essentiel que dans un sens, vers les États-Unis, tandis que des États fédérés américains pouvaient en même temps se recommander comme refuges pour les capitaux étrangers. À l'égard de l'Union européenne et d'un nombre toujours croissant d'autres États a suivi l'échange automatique de renseignements. En 2025, l'Administration fédérale des contributions a échangé des renseignements avec 110 États ; environ 9 000 banques, structures fiduciaires, assurances et autres établissements financiers ont livré les données concernant environ 3,8 millions de comptes financiers. Sont déclarés la résidence fiscale, le numéro d'identification fiscale, l'établissement financier, le solde du compte et les revenus du capital.

On peut appeler cela l'honnêteté fiscale. En réalité, il s'agit d'une cartographie transfrontalière des patrimoines sans précédent. Chaque jeu de données supplémentaire peut paraître, pris isolément, banal et légal ; au total naît une structure technique et juridique qui offre aux gouvernements futurs, aux autorités étrangères, aux enquêteurs politisés et aux attaquants qui parviennent à leurs fins une image toujours plus complète des patrimoines privés. La finalité d'aujourd'hui ne limite pas l'usage de demain. L'histoire européenne invite à ne jamais juger une telle collecte aux seules intentions des fonctionnaires actuels.

L'impôt suisse sur la fortune ajoute à ce réseau international un jeu de données local particulièrement préoccupant. Le canton de Zoug exige chaque année un état des titres et des avoirs : les titres et les avoirs en Suisse et à l'étranger, les comptes d'épargne, les comptes salaire, les prêts privés, les valeurs commerciales et autres valeurs privées, la fortune des enfants mineurs, auxquels s'ajoutent les immeubles et les autres éléments imposables de la fortune. L'impôt sur la fortune ne grève donc pas seulement le stock de capital. Il contraint le propriétaire à livrer chaque année à l'État une carte aussi complète que possible de son existence financière.

Ainsi le havre sûr peut-il devenir, pour des structures patrimoniales plus exigeantes, un piège patrimonial : non que chaque patrimoine doive être aussitôt confisqué, mais parce que la propriété doit être toujours plus étroitement recensée, évaluée, déclarée et confirmée par des contreparties professionnelles. Qui possède un simple compte salaire et un dépôt standard sent peu les entraves. Qui détient un patrimoine entrepreneurial, des relations internationales, des prêts privés, du Bitcoin ou des participations inhabituelles se retrouve vite pris dans une chaîne sans fin de justificatifs, et pour lui, même la Suisse peut devenir un enfer de la conformité. Chaque écart par rapport à l'épargnant standard accroît le soupçon et, partant, les coûts. La banque ne se demande alors plus d'abord comment préserver le capital ou l'employer de manière productive, mais si le client entre dans sa propre grille de risques.

Une part toujours plus grande de l'industrie financière se consacre ainsi à une conformité et à une administration parasitaires plutôt qu'à la constitution et à la préservation du capital. Les banquiers collectent des justificatifs d'origine, les fiduciaires tiennent des registres de déclaration, les avocats interprètent les contradictions d'espaces juridiques qui se chevauchent, les conseillers préparent les clients au prochain contrôle. Beaucoup de ces personnes font leur travail consciencieusement ; cela ne change rien à leur fonction économique. Elles résolvent pour l'essentiel des problèmes que la politique et la réglementation ont d'abord créés, et elles sont payées sur le rendement de structures de capital productives. En tant que place financière, Zoug vit cette évolution plus tôt et plus nettement que d'autres lieux : les impôts plus bas attirent les patrimoines, la surveillance traîne dans son sillage une couche de prestataires toujours plus épaisse, et l'avantage de la place peut engendrer un modèle d'affaires consistant à simplement administrer cet avantage. Zoug, justement, possède pourtant des circuits courts, une expérience pratique et une tradition d'autorités joignables. Il pourrait donc aussi montrer plus tôt que d'autres que la prévisibilité politique signifie davantage que l'annonce fiable des cent prochains formulaires.

La Crypto Valley et la chance encore ouverte de Bitcoin

Le plus récent récit de réussite zougois s'appelle Crypto Valley. Bitcoin Suisse fut fondée en 2013, la fondation Ethereum arriva en 2014, puis suivirent la SEBA Bank, spécialisée dans les cryptoactifs, et de nombreuses autres sociétés. Une avance dans le temps rencontra une administration rapide, une ouverture internationale, des avocats spécialisés, des impôts bas et la disposition à ne pas interdire par réflexe un monde juridique et technologique nouveau. C'était courageux et avisé ; peu de places auraient alors réagi avec une ouverture comparable. C'est précisément pourquoi il est frappant que Zoug soit devenu un centre crypto, mais non un véritable centre Bitcoin : la différence entre un ordre monétaire ouvert, indépendant des banques, et un nouveau rayon de l'industrie financière existante.

La technique de la blockchain n'est pas simplement une « solution cloud » de plus pour le stockage distribué de données. L'essentiel est la nécessité d'incitations et d'obstacles distribués, au moyen de coûts réels, et ces coûts réels se paient en efficacité. Une blockchain serait une solution parfaitement antiéconomique pour la distribution de données, s'il ne s'agissait pas de résoudre un problème de confiance sans institution centrale. Si une banque veut distribuer des données de transaction pour se prémunir contre les pannes de serveurs, il existe pour cela des solutions bien plus économiques. La technique de la blockchain n'a de sens et n'est nécessaire que si l'on veut se passer entièrement d'une banque. Les banques sont-elles donc en train de creuser leur propre tombe ? Au contraire, il ne s'agit que d'une confusion lucrative : lucrative pour les programmeurs et pour les banques, et pour les uns comme pour les autres pour la même raison. « Blockchain » y sert de synonyme à la mode pour le développement de bases de données ; on ferme les yeux sur cette fausse appellation, au bénéfice des deux parties. Dès qu'une banque, une fondation ou une entreprise est de nouveau installée comme centre de confiance, on n'a le plus souvent plus besoin de blockchain.

Le boom mondial récompensa cette confusion, et Zoug, ouvert comme il l'était, la rendit visible particulièrement tôt. Les banques mirent sur pied des groupes de travail, les cabinets créèrent des montages juridiques, les fiduciaires vendirent de la conformité, les consultants expliquèrent le prochain grand bouleversement et les organismes de formation formèrent ceux qui, ensuite, s'expliquaient mutuellement les mêmes notions. C'est un schéma bien connu de toute phase haussière : l'argent et l'attention affluent d'abord là où l'on maîtrise le plus vite la nouvelle langue. Le financement par jetons numériques aggrava le problème. Un financement des entreprises sans cartel bancaire aurait été une innovation importante ; sous la pression des réglementations naquirent cependant surtout des bons numériques sans dividende, sans droit de vote ni créance solide, émis par des entreprises sans produit achevé, comme si des entreprises sans chiffre d'affaires tiraient des lettres de change. Presque toutes les ventes publiques de ces jetons se révélèrent à long terme une consommation de moyens sans rendement. Comme dans toute vague spéculative, des suiveurs sans mérite touchèrent eux aussi une manne, parce qu'ils se trouvaient assez tôt dans une chaîne de distribution. L'argent prétendument placé devint un don aux développeurs, aux promoteurs et à leur entourage professionnel. Cette mise en garde ne vise pas le courage zougois de l'expérimentation, mais la tentative d'étatiser après coup ses inévitables échecs.

C'est exactement ce qui se produit maintenant. Zoug finance la « Blockchain Zug Joint Research Initiative » pendant cinq ans à hauteur de 39,35 millions de francs : 25 millions pour un institut de recherche zougois de l'Université de Lucerne, 11,85 millions pour le développement de la recherche sur la blockchain à la Haute école de Lucerne, 2,5 millions pour un centre de recherche commun. Neuf chaires sont prévues à l'institut ; au début de 2026, cinq professeurs de blockchain avaient déjà été nommés.

Zoug n'a pas d'université propre. C'était jusqu'ici une chance, notamment parce que le petit canton n'avait pas à supporter lui-même bien des coûts académiques et pouvait néanmoins puiser le savoir à Zurich et à Lucerne. Voilà qu'il se construit, par l'intermédiaire d'une université extérieure, un appareil à lui. Du point de vue d'un ordre fondé sur la responsabilité et la demande volontaire, ce financement est catastrophique, et pas seulement en raison de la somme : le choix de l'objet de recherche suit politiquement une mode déjà vieillie, les professeurs ne supportent aucun risque de perte, et aucun client ne décide si un rendement verra jamais le jour. Le jugement porte sur le mécanisme de financement, non sur les chercheurs individuels. Les publications, les colloques et la survie de l'institut ne doivent toutefois pas déjà compter comme un succès si personne, hors de l'appareil, ne paierait volontairement pour eux.

La prochaine réalisation proprement zougoise pourrait consister à mettre enfin l'avance acquise tôt au service de Bitcoin. Bitcoin n'est pas un projet d'entreprise ni la promesse d'une application future. C'est un bien numérique rare, difficile à censurer, sans émetteur central, transférable dans le monde entier et que l'on peut conserver soi-même, et c'est précisément pourquoi il convient à un lieu qui vit de la prévisibilité politique, de la division internationale du travail et de la protection du patrimoine. Jusqu'ici, trop peu a été fait en ce sens. Les banques locales et beaucoup d'entreprises établies ont découvert Bitcoin tard, ou à peine jusqu'à aujourd'hui ; le nombre de sociétés crypto inscrites au registre a masqué combien leur ancrage dans l'économie zougoise ordinaire restait faible. Qui veut bâtir ici un bilan d'entreprise fondé sur Bitcoin trouve des fiduciaires aimables, mais encore peu qui aient l'expérience nécessaire ; ma propre recherche auprès de plusieurs cabinets a surtout montré combien d'espace entrepreneurial reste encore inoccupé. La conservation par soi-même, Bitcoin comme actif au bilan et l'usage d'une infrastructure indépendante des banques sont restés des niches, tandis que l'étiquette plus facile à vendre de « blockchain » s'institutionnalisait. Accepter les impôts en Bitcoin, compter les sociétés crypto et financer des professeurs de blockchain ne fait pas encore, en soi, un centre Bitcoin. Un tel centre naîtrait de ce que les banques et entreprises locales utilisent réellement la nouveauté, que les propriétaires assument leurs responsabilités et que les mauvais projets disparaissent sans subvention.

Les coûts du succès

Une évolution qui se renforce d'elle-même a rarement des conséquences uniquement positives. L'attrait de Zoug a fait monter les prix du sol, les loyers et les salaires ; les emplois ont crû plus vite que la population résidante, les flux pendulaires ont augmenté, les voies de communication ont été mises sous pression. Les personnes aux revenus moyens ne trouvent guère de logement abordable en ville. Pour le revenu librement disponible après les frais fixes, Zoug ne se classait dans une étude qu'au sixième rang des cantons ; les familles avec deux enfants glissaient même sous la moyenne suisse. Des impôts bas aident peu quand le logement, la garde des enfants et les prestations quotidiennes absorbent la différence.

On peut déplorer cette évolution vers une place de luxe. On devrait d'abord la prendre au sérieux comme un signe de rareté, car la rareté ne disparaît pas parce qu'on désapprouve moralement le prix. Zoug a rendu possibles les emplois et les sièges d'entreprises plus vite que les logements. La bonne démarche aurait été une densification sélective : préserver les paysages et les centres de localité dont la beauté est un bien capital irremplaçable, mais admettre en échange, aux endroits déjà urbanisés et esthétiquement faibles, beaucoup plus de hauteur et de volume bâti. La partie la plus laide du canton est justement celle que la plupart des visiteurs voient en premier : le quartier de la gare du nouveau Zoug, le compromis suisse fait de blocs de hauteur moyenne, de saignées routières et d'un espace malgré tout exigu. À cet endroit, une densification dans le sens de Manhattan ou de Dubaï aurait mieux valu : une vraie hauteur, des logements et des bureaux étroitement regroupés, des rez-de-chaussée animés et, en contrepartie, moins de pression sur les rives du lac, les collines, les villages et la campagne ouverte. Il n'est pas nécessaire d'urbaniser tout le canton si l'on admet une vraie ville au bon endroit.

Un régime d'affectation des zones plus conforme à l'économie de marché pourrait traiter ce conflit par les prix plutôt que par des procédures sans fin. Des droits à bâtir et des droits de hauteur supplémentaires pourraient être négociables dans les zones prévues à cet effet ; l'ombre portée, le trafic supplémentaire, la perte de vue et d'autres externalités pourraient être imputés aux projets, et les personnes touchées indemnisées. La résistance NIMBY est souvent compréhensible, vu la beauté de sa propre « arrière-cour ». C'est justement pourquoi cette valeur ne doit ni être traitée comme un droit de veto gratuit, ni être simplement balayée par la pénurie de logements. Si la protection et la construction reçoivent un prix, on peut mieux concilier paysage, propriété et logements nouveaux que dans la lutte entre opposition et dérogation.

Le délabrement par la prospérité

Le délabrement par la prospérité n'est pas une particularité zougoise. C'est le danger récurrent de toute société prospère, et l'espace alpin, justement, permet historiquement de bien l'observer : les petits-enfants tiennent volontiers pour une dotation naturelle ce que leurs grands-parents ont dû bâtir dans la rareté. Il se manifeste dans la recherche de faux problèmes par ennui existentiel, dans le fait de vivre de ce qu'on n'a ni gagné ni compris, dans de hautes exigences sous une faible pression de résultat, dans les religions de substitution, dans la vertu ostentatoire et surtout dans un coussin qui sépare de la réalité. La mise en garde est sérieuse, parce que la pression de la souffrance, ultime remède, arrive le plus souvent trop tard.

Le danger se manifeste d'abord dans le rapport au travail. Une faible pression de résultat ouvre un espace à l'esprit d'entreprise, à la famille et à la formation, et cette liberté fait partie de la qualité de vie zougoise ; mais elle affaiblit aussi le retour d'information qui, autrement, corrige les mauvaises performances. Là où des revenus élevés, la hausse de la valeur des immeubles, la fortune héritée, les commandes publiques et la proximité de grands flux d'argent recouvrent beaucoup d'erreurs, l'effort individuel perd de son poids, et l'on peut confondre la prime de la place avec sa propre contribution à la valeur. Le déclin de la volonté de travailler s'exprime rarement par un aveu ouvert d'oisiveté. Il se manifeste dans une disposition décroissante à porter des responsabilités, à prendre des risques, à accomplir soi-même des tâches désagréables et à fournir à un client davantage que ne l'exige un règlement ; la considération migre du créateur vers l'administrateur. Pour Zoug, cette mise en garde est pertinente non parce que ses habitants travailleraient moins que d'autres, mais parce que le rendement de la place pourrait masquer particulièrement longtemps un esprit d'entreprise déclinant.

La consommation de statut peut achever ce glissement. Dans les petites sociétés riches, les maisons, les véhicules, les montres, les écoles, les restaurants et les vacances sont des signes de rang faciles à lire. Une adresse plus chère, un véhicule plus voyant et le prochain événement exclusif peuvent accroître le bien-être ou la position sociale sans renforcer la structure productive de la place ; la hausse des prix fait même paraître cette consommation comme un placement, tant que le prochain arrivant paie plus encore. L'État aussi peut se livrer à la consommation de statut. Ce que l'individu acquiert comme bien de luxe, la politique l'achète sous forme d'institut, de chaire, de centre d'innovation, de projet de prestige ou de visibilité internationale. Les caisses pleines réduisent la pression à se justifier, jusqu'à ce que chaque dépense serve d'une manière ou d'une autre la promotion économique. Là réside la mise en garde historique du petit canton trop riche : il peut financer longtemps la consommation ostentatoire privée et l'autocontemplation publique sans que la facture devienne visible. Zoug n'est pas livré à cette évolution. Sa taille à l'échelle humaine, ses correctifs de démocratie directe et la mémoire encore vivante de sa propre ascension peuvent rendre l'erreur visible plus tôt.

La place comme offre

Zoug n'est ni un miracle ni une commune modèle sur le plan moral. C'est l'une des expressions les plus réussies de l'espace alpin dans la modernité tardive, et ce qui paraît aujourd'hui léger et immatériel repose sur deux siècles d'investissements préalables accumulés et sur de plus anciennes habitudes alpines de soin de la propriété. La signification véritable de Zoug pour l'entrepreneuriat et le placement ne réside donc pas dans sa densité de millionnaires. Elle réside dans cette idée : le capital a besoin de lieux, mais n'appartient à aucun lieu pour toujours. Il vient quand il trouve à se raccorder, et s'en va quand on ne le considère plus que comme une proie ou comme l'objet d'un recensement sans lacune. Il se multiplie quand des entrepreneurs créent de nouvelles liaisons dans l'incertitude, et il est consumé quand la politique, les propriétaires ou les héritiers confondent le rendement avec la structure qui l'a produit. Un taux d'imposition bas peut masquer un temps la perte de sphère privée, de sécurité juridique et de liberté d'action, mais non l'annuler.

Zoug n'a pas inventé cet art. Il l'a pratiqué avec une rare constance et le pratique encore au quotidien : dans des entreprises qui, d'ici, mettent en mouvement des flux réels de marchandises, dans des communes fiables, dans des circuits courts, dans un paysage resté habitable malgré une croissance énorme, et dans l'ouverture envers des gens qui apportent quelque chose et veulent bâtir. C'est ce qui a fait d'un petit canton pauvre un comptoir du monde.

Celui qui, comme moi, vient d'arriver ne se tient pas au-dessus de cette histoire. Ma famille et mes entreprises utilisent chaque jour un capital que d'autres ont créé au fil des générations. Il en découle d'abord le devoir de contribuer, et ensuite seulement le droit de mettre en garde. Que Zoug reste un comptoir du monde dépendra de sa capacité à continuer de distinguer entre formation de capital et manne financière, entre sécurité juridique et collecte de données, entre service véritable et administration parasitaire. Je l'en crois capable plus que presque tout autre lieu. C'est justement pourquoi Zoug ne mérite pas une flatterie sans esprit critique, mais une gratitude attentive et la volonté de préserver ce qui a réussi.

Sources

Source et point de départ : « Zug in der Welt: Wirtschaft im Kontext ».

Rahim Taghizadegan est le dernier représentant autrichien de l'école autrichienne en tradition directe, entrepreneur, auteur de plus de quinze livres, enseignant universitaire et fondateur de scholarium, citadel.garden et deedsats.

Scholien par courriel · depuis 2009

Scholien. Les glosses mensuelles de Rahim Taghizadegan sur le présent, écrites dans l'esprit de l'école de Vienne, en allemand et en anglais.

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