§Essai

Luxembourg : un comptoir sans marchands

Comment l'État le plus riche de l'Union européenne a appris à administrer le capital au lieu de le former

Rahim Taghizadegan · 22 min de lecture

De Trèves à Luxembourg, il y a cinquante kilomètres, et la Moselle ne se soucie pas de la frontière. À Trèves, la Porta Nigra tient debout depuis plus de 1 800 ans ; l'ordre qui l'a bâtie a disparu depuis un millénaire et demi. Les pierres survivent aux ordres, et la prospérité reste visible longtemps après que ses sources se sont taries. De l'autre côté de la frontière, la même leçon vaut sous une forme curieusement inversée. La forteresse de Luxembourg, le « Gibraltar du Nord », fut démantelée en 1867 sur décision des grandes puissances, et c'est la démolition des murs qui fit d'une garnison une ville. Le Grand-Duché lui-même est un reste de la diplomatie du congrès de Vienne : institué comme État tampon en 1815, partagé en 1839, déclaré neutre en 1867, en union personnelle avec le roi des Pays-Bas jusqu'en 1890. Une volonté de ses habitants d'accéder à un État propre n'apparaît longtemps nulle part dans cette histoire. Peu d'États d'Europe doivent aussi complètement leur existence aux négociations des autres. C'est précisément ce qui fait de Luxembourg une leçon si féconde sur la question de savoir ce qu'un État fait d'une prospérité qu'il n'a pas produite.

Aujourd'hui, aucun pays de l'Union européenne n'affiche un produit intérieur brut par habitant plus élevé ; dans le classement mondial du Fonds monétaire international, le Grand-Duché occupe la première place. À 690 959 habitants au début de 2026 correspondent environ 494 000 emplois, dont 47 % sont occupés par des frontaliers qui arrivent chaque matin de France, de Belgique et d'Allemagne. Un salarié sur quatre seulement possède la nationalité luxembourgeoise. Le produit intérieur brut compte ce que les frontaliers produisent ; le calcul par tête le divise entre des habitants qui n'y ont contribué qu'à moitié. Le revenu national brut par habitant est en conséquence inférieur d'un bon tiers. On tient cette différence pour un défaut statistique ; elle est plutôt la clef du pays : une part considérable de la prospérité luxembourgeoise est gagnée par des gens qui habitent ailleurs, votent ailleurs et vieillissent ailleurs.

Il y a quelques semaines, j'ai décrit Zoug comme un comptoir du monde et, du même souffle, j'ai mis le canton en garde : une bonne place peut consumer son avance en subventions, en conformité réglementaire et en autosatisfaction. Luxembourg est le pendant de cet exemple d'avertissement, et la comparaison est instructive parce que les deux lieux sont petits, riches et internationaux, et qu'ils diffèrent pourtant fondamentalement sur un point. Zoug est un petit canton au sein d'une Confédération de 26 cantons en concurrence, où les citoyens décident de leurs impôts dans les urnes. Luxembourg est un petit État au centre d'une Union qui ressent la concurrence fiscale comme une perturbation et l'harmonisation comme un progrès. Ce que Luxembourg est devenu n'annonce rien de bon pour cette Union.

L'abbaye de Neumünster et le quartier du Grund au crépuscule, dominés par les rochers et les murs de la forteresse du Bock.
L'abbaye de Neumünster dans le Grund, sous les murs de la forteresse du Bock.© Diego Delso, delso.photo, CC BY-SA 4.0

Petit État ou étatisme

« Kleinstaaterei », la manie des petits États, est une injure forgée par le mouvement national allemand. Elle désignait l'émiettement de l'Empire en principautés, en barrières douanières et en résidences, et elle supposait que la taille de l'État fût une valeur en soi. La position inverse est en faveur parmi les amis de la liberté : les petits États seraient meilleurs parce qu'on peut les quitter, parce que les erreurs y restent visibles et parce que les gouvernants doivent y connaître leurs sujets. J'ai souvent défendu cette position moi-même, et Zoug est un bon exemple de sa vérité. Luxembourg est un exemple tout aussi bon de sa limite.

Le Grand-Duché est petit sur la carte et immense dans la vie de ses habitants. Les dépenses publiques atteignent 48,3 % du produit intérieur dans le budget 2026, le chiffre le plus élevé de l'histoire du pays, dans un pays sans crise de la dette et avec le deuxième endettement le plus faible de la zone euro. Le secteur public a été ces derniers temps le principal moteur de la croissance de l'emploi. Les seuls postes à plein temps de l'État central sont passés de 24 289 en 2016 à 34 445 en 2024, une hausse de 42 %, tandis que la population croissait de 18 %. L'adjectif « petit » n'a jamais été l'ingrédient actif du petit État. Ce qu'un État fait et ce que ses citoyens peuvent lui refuser décide de son caractère, et cette question se pose dans un village comme dans un empire. La petitesse aide tant que l'exil reste crédible et les caisses maigres ; elle n'aide plus dès que l'État est le premier employeur, le premier bâtisseur et le pourvoyeur le plus convoité. Le petit État n'est alors qu'un État où le chemin vers la caisse est plus court.

Les mouvements sécessionnistes espagnols montrent où mène la confusion. La Catalogne et le Pays basque passent, chez bien des amis de la liberté, pour une espérance, parce qu'ils tiennent tête à Madrid. Le Pays basque perçoit déjà lui-même ses impôts et dépense depuis longtemps nettement plus par habitant que la Catalogne ou Madrid ; pour la santé publique, il occupait en 2023 la première place de toutes les régions. Le processus catalan fut porté par un parti bourgeois allié à une gauche républicaine et à un parti anticapitaliste, et la république promise était avant tout un État-providence sous son propre drapeau. Les deux régions cultivent une vieille tradition coopérative à laquelle des idéologues ont accolé une lecture « de gauche » : l'État central espagnol y passe pour identique à un capitalisme centralisé, ce qui fait fleurir la critique du système. Si la Catalogne et le Pays basque étaient des États indépendants, ils seraient plus étatistes encore que l'Espagne, déjà extrêmement étatiste. Le séparatisme, ainsi compris, est le désir de posséder l'appareil que l'on prétend combattre. Qui veut prendre la distribution en main combat le distributeur de Madrid avec la même énergie qu'il mettra plus tard à distribuer à Barcelone.

Luxembourg montre à quoi ressemble un tel projet après 150 ans : un peuple dont les fils et les filles les plus ambitieux aspirent à la fonction publique, tandis que des étrangers occupent les usines, les banques et les chantiers. La taille de l'État est secondaire au regard de la question de savoir si l'on peut refuser son offre. À Luxembourg, la majorité des électeurs vit de cette offre, et c'est pourquoi presque personne ne la refuse.

De la minette à la fabrique de fonds

L'histoire économique du Luxembourg connaît deux inventions du pays, et les deux fois l'essentiel est venu du dehors. La première commença par le minerai : la minette lorraine et luxembourgeoise fut longtemps peu utilisable, parce que sa teneur en phosphore rendait l'acier cassant. Le procédé Thomas en fit, à partir de 1879, la matière première d'une industrie mondiale. Des capitaux allemands et belges, le Zollverein, auquel le Luxembourg appartenait depuis 1842, et des ouvriers venus d'Italie puis du Portugal transformèrent le sud agricole du pays en l'un des paysages industriels les plus denses d'Europe. En 1911, une fusion donna naissance à l'ARBED, un temps l'un des plus grands groupes sidérurgiques du monde. À son apogée, la sidérurgie portait environ un quart de la production économique ; en 1974, quelque 25 000 personnes travaillaient dans les usines et les mines, un sixième de tous les salariés. Puis le marché mondial s'effondra : pour la seule année 1975, la production recula de plus d'un quart, et en 1985 les effectifs avaient diminué de moitié.

Les hauts fourneaux illuminés d'Esch-Belval sur fond de ciel nocturne.
Les hauts fourneaux désaffectés d'Esch-Belval, aujourd'hui décor de l'université.© Zinneke, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 lu

La réponse luxembourgeoise à la crise devint le mythe fondateur du pays : à partir de 1977, la « Tripartite » réunit à une même table le gouvernement, le patronat et les syndicats, répartit les coûts de la contraction et préserva la paix sociale. Le modèle fut un succès, et il s'est profondément gravé. Depuis, toute question de poids se décide au Luxembourg à cette table, à laquelle ne siège personne qui risque son propre capital. Ce qu'il advint de l'ARBED dit le reste : elle fut absorbée par Arcelor en 2002, par ArcelorMittal en 2006 ; le siège resta dans la ville de Luxembourg, la propriété passa aux mains d'une famille d'entrepreneurs indienne.

La seconde invention fut longuement préparée. Dès 1929, une loi créa la société holding exonérée d'impôt ; en 1963, la première euro-obligation fut cotée à la Bourse de Luxembourg, et dans les années 1970 et 1980 le secret bancaire attira par-delà la frontière l'épargne des petits épargnants allemands et belges. Le pas décisif fut franchi en 1988 : le pays fut le premier État à transposer en droit national la directive européenne sur les fonds d'investissement et devint ainsi le port d'attache d'un produit qui pouvait se vendre dans toute la Communauté avec un seul passeport. En 1999, Luxembourg était la première place de fonds d'Europe ; en 2003, il transposa de nouveau le premier la troisième version de la directive. Aujourd'hui, les fonds agréés au Luxembourg gèrent environ six mille milliards d'euros ; seuls les États-Unis font davantage. Le secteur financier produit environ un quart de la production économique avec un dixième des emplois.

Les deux inventions doivent, comme à Zoug, à la capacité d'un bon élève : reconnaître tôt ce dont les autres ont besoin et maintenir des règles stables. La différence tient à l'objet de l'apprentissage et à son cadre. Zoug apprit à rendre les impôts prévisibles et à rappeler vite, sous la pression de 25 autres cantons et de citoyens qui décident de leurs impôts dans les urnes. Luxembourg apprit à transposer les directives plus vite que tous les autres, sous les yeux d'une Commission qui tient la concurrence fiscale pour une erreur et la vitesse de transposition pour une vertu. Son avantage comparatif résidait dans la transposition elle-même, dans la vitesse avec laquelle une décision de Bruxelles devenait un cadre juridique vendable sur l'Alzette ; un produit, une banque ou une invention, on les cherche en vain dans cette histoire. Le bien est produit ailleurs ; Luxembourg produit le formulaire qui permet de le vendre en Europe. On peut appeler cela une politique d'attractivité ou, moins aimablement, la location de la qualité d'État : Luxembourg vend son appartenance à l'Union comme une enveloppe juridique, et le prix de l'enveloppe monte avec chaque nouvelle règle édictée par Bruxelles, parce que chaque règle rend l'enveloppe plus indispensable.

Consommé : l'Union en miniature

Hélas, Luxembourg en devient le prototype de l'Union dont il veut être le premier de la classe. Son capital s'est constitué au fil de l'histoire : le minerai, l'acier, un siècle de discipline industrielle, puis quatre décennies d'avance réglementaire. Son revenu est en grande partie consommé, et consommé par l'État. Onze milliards d'euros : voilà ce que le pays dépense en 2026 pour les salaires du secteur public, 11,6 % de la production économique contre 9,2 % en 2016. Selon l'OCDE, les enseignants ne gagnent davantage dans aucun autre pays ; le salaire moyen dans la fonction publique avoisine les cent mille euros, et un index automatique le relève de 2,5 % à chaque hausse du coût de la vie, quatre fois entre 2022 et 2024. Les transports publics sont gratuits dans tout le pays depuis 2020. Le budget de l'État central s'élève à 32,6 milliards d'euros, soit environ 47 000 euros par habitant, enfants compris.

L'essentiel est de savoir qui occupe ces postes. Un salarié sur quatre seulement, dans le pays, est luxembourgeois ; dans la fonction publique, ils sont neuf sur dix. La langue nationale y fait office de barrière d'accès que presque aucun frontalier ne franchit, et les domaines de l'autorité souveraine restent de toute façon réservés aux citoyens. Ainsi s'est installée une division du travail que personne n'a décidée et que personne ne peut plus changer : les étrangers produisent le produit intérieur brut, les nationaux l'administrent. La fonction publique est devenue la prébende d'une population étatiste qui ne la ressent pas comme un privilège, parce qu'elle ne connaît rien d'autre. On reconnaît là l'idéal de la classe moyenne que je connais de Vienne, celui d'être passé de main en main : jardin d'enfants, école, université, administration, retraite. Au Luxembourg, il est devenu l'idéal d'une nationalité entière.

La facture en est déjà rédigée, elle n'est simplement pas encore remise. L'assurance pension luxembourgeoise vit de ce que chaque année davantage de frontaliers cotisent que de retraités ne touchent. En 2022, il y avait encore 2,3 cotisants par retraité ; d'ici 2070, selon les calculs de l'OCDE, le rapport tombe sous un. Pour le maintenir stable, le pays devrait attirer sur cette période quelque 1,2 million de travailleurs supplémentaires, pour lesquels il n'a ni logements ni routes. La même OCDE constate que la productivité stagne depuis quinze ans et que la croissance est venue uniquement du nombre de travailleurs. Un pays qui s'enrichit parce que davantage de gens y font la navette, et où le logement coûte pour cette raison 78 % de plus que la moyenne européenne, vit de l'afflux. Il consomme son capital de la même manière que l'Union : de hautes prétentions, peu de réapprovisionnement, et une facture adressée à des gens qui n'ont pas encore le droit de vote.

L'Union est en grand ce que Luxembourg est en petit. Son capital est la substance des villes, des ordres juridiques, des usines et des routes commerciales que les Européens ont bâtis pendant des siècles à leurs propres risques. Son revenu est un appareil qui exploite cette substance, la certifie, la redistribue et tient son propre financement pour une preuve de sa propre productivité. Luxembourg a poussé cette confusion le plus loin, parce qu'il abrite l'une et l'autre sur le Kirchberg, le capital dans les dépôts et l'appareil dans les bâtiments administratifs, à quelques centaines de mètres de distance.

Le premier de la classe

En novembre 2014, un consortium international de journalistes publia 548 rescrits fiscaux qu'un seul cabinet de conseil avait négociés avec l'administration fiscale luxembourgeoise pour plus de 340 sociétés. Les rescrits dataient des années où Jean-Claude Juncker gouvernait le pays, et ils devinrent publics quelques jours après son entrée en fonction comme président de la Commission. Un an plus tôt, sous la pression de l'Union et des États-Unis, le Luxembourg avait abandonné son secret bancaire pour les étrangers ; depuis 2015, il déclare les intérêts aux administrations fiscales de ses voisins, depuis 2017 tous les comptes selon la norme mondiale. Le modèle d'affaires qui reposait sur la discrétion depuis 1929 fut réglé en deux ans.

Là-dessus, le pays se réinventa en État modèle, sans renoncer au modèle. Qui a passé un jour pour un paradis fiscal doit désormais être l'endroit le plus correct du continent, et Luxembourg l'est devenu : il transpose chaque directive le premier, tient chaque registre, vérifie chaque bénéficiaire effectif et déclare chaque montage transfrontalier. Le privilège fiscal subsiste ; les revenus de participation restent exonérés, les fonds restent largement non imposés. Le prix du privilège est l'exécution surcorrecte de toutes les règles censées l'endiguer. Cette exécution, qui apparaît comme un poste de coût de l'activité, est depuis longtemps devenue l'activité elle-même : chaque nouvelle règle venue de Bruxelles crée au Luxembourg de nouveaux postes, de nouveaux cabinets, de nouveaux réviseurs et de nouveaux honoraires, et tous sont payés sur le rendement des patrimoines mêmes que la règle est censée tenir en bride.

Les tours de bureaux du plateau du Kirchberg dominent des pentes boisées, des restes de forteresse et un viaduc ferroviaire.
Les tours du Kirchberg au-dessus des restes de la forteresse, vues depuis le Pfaffenthal.© Cayambe, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Sur le Kirchberg, où se dressaient jusqu'en 1867 les ouvrages avancés de la forteresse, travaillent aujourd'hui 14 500 fonctionnaires de l'Union, près d'un quart de son personnel, plus qu'en tout autre lieu hormis Bruxelles. La Cour de justice y siège, la Banque d'investissement, la Cour des comptes, et depuis 2012 le Mécanisme de stabilité, qui administre les prêts de sauvetage de la zone euro. Robert Schuman est né à Luxembourg, Pierre Werner a dessiné l'union monétaire en 1970, et avec Gaston Thorn, Jacques Santer et Juncker, le pays a fourni trois présidents de la Commission, plus qu'aucun autre. Là réside le modèle d'affaires dans sa forme la plus pure. Luxembourg vit de l'Union comme une ville d'eaux vit de ses thermes : il a hébergé l'appareil, l'a nourri et pourvu en personnel, et il a appris à confondre son existence avec celle de l'appareil.

Juncker

Jean-Claude Juncker est le prototype du fonctionnaire technocrate, et l'on ne lui rend pas justice en faisant de lui un méchant. Il fut Premier ministre pendant 18 ans, plus longtemps que tout autre chef de gouvernement de l'Union, président de l'Eurogroupe pendant huit ans, président de la Commission pendant cinq. Il est polyglotte, spirituel, vif et, d'une manière rare, franc sur la méthode avec laquelle il travaillait. Cette franchise est sa véritable contribution à l'histoire contemporaine. En décembre 1999, il décrivit au « Spiegel » le procédé de l'intégration européenne : « Nous décidons quelque chose, nous le mettons sur la table et nous attendons un certain temps pour voir ce qui se passe. S'il n'y a pas de grands cris et pas de révoltes, parce que la plupart ne comprennent pas ce qui a été décidé, alors nous continuons, pas à pas, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de retour possible. » En 2007, interrogé sur les réformes, il ajouta que nous savions tous ce qu'il fallait faire ; nous ne savions simplement pas comment être réélus ensuite. En avril 2011, au cœur de la crise de l'euro, tomba la phrase : « Quand cela devient sérieux, il faut mentir. » Au début de 2015, il déclara au gouvernement grec, dans « Le Figaro », qu'il ne pouvait y avoir de choix démocratique contre les traités européens. La Suisse, il l'a qualifiée en 2010 d'« aberration géostratégique ».

Juncker a expliqué plus tard avoir voulu la phrase de 1999 comme une critique. Même si on le croit, elle reste la description la plus précise de la manière dont l'Union a été bâtie, et elle vient de l'un de ses maîtres d'œuvre. J'ai écrit il y a dix ans que je retournerais sa phrase sur le mensonge : quand on doit mentir, c'est que c'est sérieux. Il l'a confirmé lui-même en devant démissionner en 2013, parce que les services secrets luxembourgeois, sous sa tutelle, avaient mis des hommes politiques sur écoute, s'étaient laissé corrompre et avaient acheté des voitures de luxe pour un usage privé. Un an plus tard, il devenait président de la Commission. Il n'y a pas de meilleur exemple du fait que la politique est le seul domaine où l'échec conduit à davantage de pouvoir et de revenu.

Le fonctionnaire ne remarque pas ce qu'il livre, car il décrit la méthode avec la fierté d'un artisan qui montre ses outils ; c'est précisément là que réside le diagnostic. Un système qui distribue attire ceux qui veulent distribuer et promeut ceux qui le font sans bruit. Après quelques décennies, la classe distributrice est la seule qui se reproduise encore avec fiabilité, et ses meilleurs sont des gens comme Juncker : doués, loyaux, insouciants de la question de savoir qui paie tout cela. Luxembourg l'a produit comme il produit ses fonctionnaires, et l'a envoyé à Bruxelles, où il a exercé le même métier à plus grande échelle.

Le délabrement par la prospérité

Le délabrement par la prospérité, cette Wohlstandsverwahrlosung, s'exprime dans la recherche de faux problèmes par ennui existentiel, dans le fait de vivre de ce qu'on n'a ni gagné ni compris, dans de hautes exigences sous une faible pression de résultat, dans les religions de substitution, dans la vertu ostentatoire et surtout dans un coussin qui sépare de la réalité. Il a frappé les lieux les plus prospères de la vieille Europe avec une régularité qui laisse supposer une loi. Venise, Bruges, Anvers, Amsterdam et enfin Vienne ont traversé la même séquence : les marchands devinrent rentiers, les rentiers devinrent pensionnés de leur propre passé. Le mécanisme se compose de soulagement et d'avidité. Le soulagement survient lorsque la pression de résultat se relâche, parce que d'autres font le travail et qu'un coussin amortit chaque erreur. L'avidité prend toutefois une forme particulière : l'enrichissement ne suffit plus, on exige en plus le statut, la confirmation visible que son propre rang est mérité.

Luxembourg fournit les deux ingrédients à l'état pur. Le soulagement est assuré par les frontaliers, l'index et la fonction publique ; le statut est fourni par l'appareil. Il y a quinze ans, j'étais invité à Luxembourg comme orateur à une conférence internationale de banquiers centraux. Pour un dîner, on avait loué un château entier, avec ses propres trompettes et des bouffons professionnels ; sur un long tapis rouge, les seigneurs de notre temps franchissaient la porte au son des fanfares, et dans la salle de la Banque européenne d'investissement, conçue sur le modèle d'un parlement, je pris place sur le banc du gouvernement. Le seul programme d'accompagnement laissait voir que je me trouvais très près de la source de l'argent. Les bouffons avaient le droit de jongler et de faire des plaisanteries inoffensives. C'est la consommation de statut à l'état pur, et au Luxembourg elle est rarement payée de sa poche.

Les traces de cette consommation deviennent visibles avec retard, et à Luxembourg elles le sont désormais. La vieille ville sur le rocher, au-dessus de l'Alzette et de la Pétrusse, est inscrite au patrimoine mondial depuis 1994 et compte parmi les plus belles villes d'Europe. Quelques centaines de mètres plus loin, dans le quartier de la gare, un restaurateur déblaie chaque matin pendant une demi-heure seringues, détritus et excréments devant sa porte, et bien des locaux commerciaux restent vides parce que la clientèle évite les rues. Des riverains ont manifesté en 2023 sous le mot d'ordre « Save the Gare » ; la grande majorité d'entre eux n'a pas le droit de vote dans le pays. En mai 2025, la bourgmestre a qualifié la situation de « dramatique », le ministre de l'Intérieur a déclaré que l'inaction n'était pas une option, et le gouvernement a présenté un second plan antidrogue : plus de vidéosurveillance, plus de juges, 2 800 patrouilles de police en quatre mois dans la seule capitale, dont un bon tiers autour de la gare, plus de 200 dealers arrêtés par an, une interdiction de séjour ensuite durcie. 429 personnes sans toit ont été comptées en une nuit d'hiver ; l'association d'aide près de la gare a pris en charge plus de 11 000 personnes dans le besoin en 2023, moitié plus que l'année précédente. Une vidéo qui présentait le quartier comme le pire du pays a irrité les autorités en 2026 davantage que l'état qu'elle montrait.

La gare centrale de Luxembourg et sa tour verte dans la brume matinale.
La gare centrale de Luxembourg dans la brume matinale ; le quartier derrière elle est devenu l'enfant à problèmes de la capitale.© Diego Delso, delso.photo, CC BY-SA 4.0

Qu'un pays si riche n'ait pas remarqué si longtemps ce délabrement n'est pas un hasard. Le changement est graduel, il a commencé au niveau le plus élevé du monde, et le budget est assez grand pour répondre à chaque dégradation par un programme avant qu'elle n'atteigne quiconque décide. Les Luxembourgeois qui occupent les postes habitent rarement près de la gare, et qui habite là ne décide d'aucun poste.

Le piège de la place financière

À propos de Zoug, j'ai qualifié de parasitaire la couche d'intermédiaires faite de fiduciaires, d'avocats et de spécialistes de la conformité, en ajoutant que ce n'était pas une insulte, seulement une description de fonction. Qui est payé volontairement parce qu'il résout un conflit réel ou protège la propriété crée de la valeur ; qui vit d'une complexité produite par la politique prélève sur la production des autres. À Luxembourg, cette couche se confond largement avec la place financière. Un fonds destiné à être vendu en Europe a besoin d'une enveloppe luxembourgeoise, et l'enveloppe a besoin d'un dépositaire, d'une société de gestion, d'un réviseur, d'un cabinet d'avocats, d'un notaire et d'une taxe de surveillance. Aucun de ces participants n'améliore le placement ; tous participent à l'effet de réseau : parce que tous les autres sont ici, chacun doit être ici, et parce que chacun doit être ici, chaque participant peut prélever des honoraires qui n'ont que peu à voir avec sa contribution. Le rendement est en grande partie sans contrepartie, et il n'en est pas moins légal, révisé et certifié à plusieurs reprises.

Pour l'investisseur, la place est un piège d'une construction singulière. Le privilège fiscal est réel, et il se paie en transparence. Qui place son patrimoine dans une structure luxembourgeoise livre en échange, chaque année, une carte toujours plus complète de son existence financière : bénéficiaires effectifs, justificatifs d'origine, déclarations aux administrations fiscales de plus d'une centaine d'États, notifications de tout montage susceptible de procurer un avantage fiscal. La structure doit être nourrie en permanence, et chaque nourrissage alimente une couche supplémentaire de gens dont le revenu dépend de l'immobilité du patrimoine. Au bout de quelques années, la dissolution coûte plus cher que la continuation. Le patrimoine s'ossifie : une part toujours plus grande de son rendement va à l'administration et à la conformité, une part toujours plus petite à l'usage entrepreneurial, et les incitations à entreprendre quoi que ce soit diminuent avec chaque règle qui rémunère l'administrateur. On peut protéger un patrimoine des impôts au Luxembourg. De ses propres administrateurs, on ne peut plus guère l'y protéger.

L'effet Cantillon achève cette sclérose. Dans les phases d'expansion monétaire, une redistribution s'opère des derniers vers les premiers receveurs de l'argent nouveau, et les premiers receveurs sont les grands emprunteurs, les subventionnés et les agents publics. Luxembourg réunit les trois rôles sur l'espace le plus étroit. La création monétaire de la banque centrale depuis la crise financière a coulé principalement vers les actifs, et les actifs sont conservés au Luxembourg : les actifs des fonds du pays ont triplé entre 2006 et 2021, tandis que la productivité stagnait. Le Mécanisme de stabilité qui distribue les prêts de sauvetage siège sur le Kirchberg ; la Banque d'investissement, premier prêteur multilatéral du monde, également. La prospérité du pays croît avec la masse monétaire, à peine avec sa performance. Qui siège à la source prend aisément le courant pour son propre mérite ; les constats de l'OCDE sur la productivité sont la version sobre de cette confusion.

Un comptoir sans marchands

Zoug est devenu un comptoir du monde parce que des marchands y sont venus : des négociants qui recombinaient temps, lieu, risque et savoir et supportaient le coût de leurs propres erreurs. Luxembourg a développé la forme du comptoir plus parfaitement que tout autre lieu d'Europe. Il tient les livres, conserve les dépôts, tamponne les passeports et vérifie les ayants droit. Les marchands, eux, siègent ailleurs, à Londres, New York, Paris et Francfort, et n'entrent jamais dans le comptoir. La population du pays aspire aux bureaux de l'administration, les étrangers bâtissent, font la navette et produisent, et le rendement se partage entre un appareil qui l'administre et une couche qui le certifie. Ce qui reste d'esprit d'entreprise appartient à des étrangers ou est joué par l'État : en 2017, le pays fut le premier en Europe à adopter une loi sur la propriété des ressources de l'espace, mit 200 millions d'euros à disposition et perdit en deux ans les douze millions qu'il avait confiés à une société américaine d'exploitation minière d'astéroïdes. Zoug connaît, avec ses professeurs de blockchain, une édition plus modeste de la même tentation, et dans les deux cas aucun client ne décide s'il en sortira jamais un rendement. La différence tient au correctif. Zoug a des voisins qui peuvent faire mieux et des citoyens qui ont le droit de dire non. Luxembourg a l'Union, et l'Union a en Luxembourg son modèle.

La façade du palais de l'ARBED sur l'avenue de la Liberté, avec le nom du groupe sidérurgique au-dessus du portail.
Le palais de l'ARBED sur l'avenue de la Liberté, bâti pour le groupe sidérurgique, aujourd'hui utilisé par une banque.© Diego Delso, delso.photo, CC BY-SA 4.0

Luxembourg possède du moins ce qui manque à la plupart des places : du temps, un coussin et une dette faible. Hélas, le temps est exactement ce dont le délabrement par la prospérité a besoin pour devenir irréversible. Le petit État ne protège de rien tant qu'il reste un État dont personne ne peut refuser l'offre. La forteresse fut démantelée en 1867, et la ville s'enrichit parce qu'elle n'avait plus le droit d'être une forteresse. Sur le Kirchberg en pousse depuis une nouvelle, faite de formulaires, dans laquelle le patrimoine est moins défendu qu'assiégé.

Remerciements : l'avocat luxembourgeois Laurent Heister a apporté d'importantes informations de fond qui ont nourri cet article. Je remercie Christian Langer et la Société Hayek pour l'invitation à Trèves, qui m'a une fois de plus fait passer par Luxembourg.

Note sur les sources

Population, emploi et frontaliers : Statec (au 1er janvier 2026 et fin 2025). Dépenses publiques, frais de personnel et croissance des postes : budget 2026 et analyse de la Chambre de commerce (Carlo Thelen, octobre 2025). Productivité, pensions et secteur financier : OCDE, Étude économique du Luxembourg 2025. Histoire sidérurgique : luxembourg.public.lu. Place des fonds : CSSF, Luxembourg for Finance. LuxLeaks : ICIJ, novembre 2014. Citations de Juncker : Der Spiegel 52/1999 ; The Economist, 15 mars 2007 ; dapd/Spiegel, avril 2011 ; Le Figaro, février 2015 ; Die Zeit, décembre 2010. Quartier de la gare : Le Quotidien (septembre 2023), L'essentiel (mai 2025 et 2026), Tageblatt ; recensement des sans-abri Inter-Actions 2025 ; Stëmm vun der Strooss. Loi spatiale : déclaration du ministre de l'Économie devant la Chambre, novembre 2018.

Rahim Taghizadegan est le dernier représentant autrichien de l'école autrichienne en tradition directe, entrepreneur, auteur de plus de quinze livres, enseignant universitaire et fondateur de scholarium, citadel.garden et deedsats.

La lettre des Scholien

Scholien. Les glosses mensuelles de Rahim Taghizadegan sur le présent, écrites dans l'esprit de l'école de Vienne, en allemand et en anglais.

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